Cérémonie internationale – Ebensee, 17 mai 2008

     Prise de parole d'Henri Ledroit


Daniel Simon et Henri Ledroit à la cérémonie d'Ebensee, photo de 2006

Ce rendez-vous de mai, nous l’honorons depuis 60 ans. Au nom des Français du camp d’Ebensee, des voix plus légitimes et plus éloquentes que la mienne ont exprimé ici même, par le passé, le sens de notre mémoire, de notre fidélité, de notre émotion, qui ne faiblissent pas. J’invoque les absents, vivants et morts, qui hantent pour moi ce lieu, où nous sommes nombreux à les avoir entendus : Paul Tillard, Jean Laffitte, Roger Gouffault, Jacques Henriet, mon père aussi. Et je salue affectueusement mon ami Henri Ledroit et ses camarades rescapés d’autres camps annexes de Mauthausen présents une fois encore et qui me laissent en confiance parler aujourd’hui en leur nom. Du temps a passé, oui, sur ce qui s’est accompli ici, qu’atteste, presque elles seules, mais quasi-inaltérables, les énormes galeries percées – à quel coût humain ! – dans la montagne. Mais le temps n’a pas de prise sur ce qui nous rassemble, parce que trop de souvenirs affluent pour chacun d’entre nous, et parce que nous ne sommes pas libres, hélas, de considérer que le combat qui s’est joué ici entre les forces de la vie et les barbares ne nous concerne plus.

L’Amicale française de Mauthausen remercie ses amis autrichiens d’Ebensee de nous accueillir et de veiller à ce que ne disparaissent ni les dernières traces matérielles, ni les cicatrices des blessures morales du passé nazi d’Ebensee.
Appartenant à toutes les générations de vivants, venus de toutes les nations du continent européen, porteurs les uns et les autres, sans doute, de convictions divergentes sur beaucoup de domaines, nous sommes tous farouchement solidaires, intraitables, dans la dénonciation du crime nazi dont les camps furent l’arme la plus implacable, le système Mauthausen l’un des exemples les plus sinistres, et Ebensee un maillon terriblement efficace. Les nazis ont ensemencé la mémoire de ce crime dans l’espace entier de notre continent, au point que vous, amis autrichiens, à Ebensee et à l’Université de Salzburg, êtes en quête de cette mémoire dispersée de ce que fut Ebensee, afin de la reconstituer pour nous tous, et d’abord pour vous-mêmes. Merci pour le travail que vous faîtes.

Le souvenir du crime, c’est l’hommage aux combattants antinazis, engagés lucidement ou emportés dans la tourmente, assassinés ici ou qui en ont réchappé. On n’honore ces hommes que dans la mesure où l’on assume l’enjeu de leur combat pour la vie, la leur, la nôtre. Or notre continent, que les nazis faillirent bien soumettre pour longtemps à leur délire totalitaire et xénophobe, n’est pas exempt aujourd’hui de semblables tentations nauséabondes : l’extrême droite, un peu partout, singulièrement en Pologne, en Italie, en France, aux Pays-Bas, en Autriche, flatte des pulsions humaines parmi les plus primaires, qui prétendent trier parmi les hommes. Aujourd’hui comme hier, dans les opinions publiques comme dans les législations, le sort des travailleurs et résidents étrangers – ou son revers : la « purification ethnique » – est un excellent indicateur de la santé des démocraties.

Tous ici, que nous soyons Espagnols, Russes, Polonais, Italiens, Slovaques, Autrichiens, Français, nous savons cela, n’est-ce pas. Pour nous, la vigilance n’est pas un vain mot, et nous quittons chaque année Ebensee en veilleurs plus déterminés et plus clairvoyants.

Qu’Ebensee soit ainsi une leçon de vie. J’invite à ce qu’on y éprouve, sans manichéisme, le double visage de la montagne, le faux semblant paisible du lac, la troublante demi-quiétude de ce lotissement que nous traversons en dérangeant chaque année des résidents au regard parfois fuyant, qui ne peuvent ignorer sur quelles ruines ils ont aménagé leur vie.
Pour moi, qui ai si souvent arpenté l’espace de ce qui fut le camp, ce mémorial quelque peu irréel entourant une fosse commune, les abords des tunnels et puis la rive du Traunsee et les flancs des montagnes alentour, depuis bientôt un demi-siècle, je ne passe pas parmi le paysage et les gens en donneur de leçon, en maître de lieux que j’aurais reçu en héritage. Mais je suis ici en intime, guidé par la mémoire affective. Je sais la maison d’où une main de femme a tendu furtivement à mon père, rentrant du travail chez Solvay, une pomme de terre. Et je sais de quel tunnel mon père disait : celui-là, c’est le mien, comme s’il l’avait foré à lui seul. Je sais surtout avoir été témoin de ses retrouvailles avec des camarades Soviétiques, Tchécoslovaques, Yougoslaves – des entités qui n’existent plus, mais des étreintes et des certitudes sur l’essentiel qui n’étaient, qui ne sont possibles qu’ici.